J’étais lent lorsque j’étais enfant. Je le suis toujours. J’hésite, j’attends. Je ne sais pas bien me mettre en route. Ma mère faisait ce qu’elle pouvait pour me presser, et parfois elle s’exaspérait. Mais enfin ! Ça ne va pas durer 107 ans ! Je ne sais pas bien d’où vient l’expression, mais cette fois nous y sommes. Cela fait 107 ans que Maman est née à Chassignolles le 19 mars 1918. Le même jour que ma grand-mère Angèle qui aurait aujourd’hui 136 ans. Je leur dois, à l’une, à l’autre, le livre de cet exil dans l’Indre pendant la guerre. J’ai signé il y a cinq ans chez Grasset. Juliette, en partant à L’Iconoclaste a emmené mon contrat. Oh, il faut vraiment que je m’y mette. Ça ne va quand même pas durer 107 ans. J’ai téléphoné à Alain Galan. Je ne l’appelle jamais mais il venait de m’adresser son dernier texte paru au Temps qu’il fait. Battue à l’abîme est une douce divagation, d’un mot à l’autre, chemin faisant, dans l’égarement de la mémoire. Je m’y retrouve avec lui. Nous avons bavardé un moment. Des oiseaux et du froid. De Jean Cayrol. De René Guy Cadou. De la lassitude. En raccrochant j’ai repensé à ce poème d’Emily Dickinson : We brethren are, he said./ And so, as kinsmen met a night,/ We talked between the rooms,/ Until the moss had reached our lips,/ And covered up our names.