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lundi 11 décembre 2017

Dimanche 10 décembre 2017. 22h50.

Quel vent ! Sur la grève, l’écume faisait des paquets de mousse après lesquels courait La Harpe (What a fantastic dog !). Jolie promenade jusqu’à Jullouville avec le retour par l’ancienne voie de chemin de fer. Après-midi studieuse pour Steven qui terminait le déchiffrage de la biographie, en français, de Dominique Aury par Angie David. 560 pages. Je l’admire. Il a rendez-vous avec elle demain matin. Je suis redescendu à la plage chercher des galets (pas trop grands, pas trop petits) pour Louise qui en a besoin pour confectionner des cadeaux de Noël. J’espère que ça lui conviendra. Amélie et Steven rentraient à Paris par le même train. La pluie est tombée toute la soirée.

Samedi 9 décembre 2017. 23h00.

Le marché avec Steven à Granville. Il achèterait tout. Et, de fait, dès qu’il s’échappe un peu, il revient avec quelque chose. Du pâté de campagne, des amandes salées, des huîtres. Il lorgne sur le calvados et s’arrête longuement devant les fromages de Flavie et François. Comme ils ont vécu deux ans en Australie, ils lui font un brin de causette. What a fantastic market ! Fantastic revient sans cesse dans sa bouche. Fantastique, magnifique, extraordinaire, formidable. Tout cela tient pour lui en un seul mot qu’il répète à l’envi. Il faut dire que si Amélie et lui se comprennent sans souci, converser avec moi est plus compliqué. Il y a belle lurette que j’ai balancé ma grammaire anglaise aux orties. Je mélange les temps des verbes et des pans entiers de mon vocabulaire se sont effondrés. Aussi nous nous contentons de l’essentiel. Fantastic ! Great ! J’ai fait de mon mieux cependant dans l’après-midi pour le guider sur les traces de Dominique Aury à Avranches. Pas eu de nouvelles (j’allais dire : bien sûr…) du « maire-historien ». Je me suis donc concentré sur les éléments biographiques en ma possession et j’ai aussi compté sur la chance. La Butte est un ancien hameau du Val-Saint-Père à un jet de pierre du Jardin des plantes et de l’église Notre-Dame-des-Champs. Nous avons marché, regardant les maisons, hésitant sur telle ou telle, avant que j’aperçoive une grande bâtisse abandonnée, fin XVIIIe, début XIXe, à moitié cachée par la végétation. S’il existait là une propriété ayant appartenu à Charles de Montalembert, ce ne pouvait être qu’elle. L’endroit offrait un incroyable panorama sur la Baie. Nous nous sommes tus, pris dans une étrange harmonie. Mais, hélas, salissant le silence, montait d’en bas (pourtant loin) l’incessant grondement des voitures passant sur la quatre-voies. Un tour à Notre-Dame, balade choisie dans le vieil Avranches. Les ruelles étroites, le château, la statue de Valhubert. Je me suis aidé des Beatles pour lui expliquer : Nothing has changed/ It’s still the same…

Vendredi 8 décembre 2017. 23h50.

Récupéré Steven à la gare de Granville. Chargé de toute sa littérature sur Dominique Aury et d’une bouteille de champagne.

Jeudi 7 décembre 2017. 22h40.

Il y a des mois maintenant que, pour le dîner du jeudi, je prépare un tartare de poisson pour Amélie.. Je ne sais plus comment elle en a eu l’envie, mais rituellement, je m’efforce à chaque fois d’en inventer un différent. Il y a eu du thon rouge, du saumon, du maquereau, du bar, du rouget, de la dorade, des saint-jacques. J’y ai ajouté des crevettes grises ou du haddock, du flétan fumé, des œufs de saumon. Bien sûr de l’ail ou de l’oignon, du persil, de la coriandre, de la citronnelle, du gingembre, des piments, de la pomme verte. Et puis citron vert ou citron jaune. Huile d’olive. Aujourd’hui, c’était du bar de ligne, acheté au poissonnier du port de Granville, le seul qui sache lever les filets sans y abandonner un paillasson d’arêtes. Virginie de passage à Paris ces jours-ci avait donné à Amélie mercredi un bon kilo de lemoncitos du Mexique et un pot de salsa verde préparée par Carmella. Je n’avais donc qu’une base très simple à réaliser pour faire place à ces deux (exceptionnels) ingrédients. Incroyable salsa verde (tomatillos, citrons, piments habaneros et j’en passe). Quelle explosion !

Mercredi 6 décembre 2017. 19h20.

J’ai regardé ce qui me reste en banque : pas grand chose. Virement du Monde pour le mois de novembre : 241, 69 €. A ce train-là, il n’y aura bientôt plus rien.

mercredi 6 décembre 2017

Mardi 5 décembre 2017. 21h10.

J’ai voulu préparer un peu le « jeu de piste » Dominique Aury pour le séjour de Steven. J’avais noté, mais je finis par ne plus savoir d'où, qu’elle avait passé les dix premières années de sa vie à Avranches et plus particulièrement à Saint-Senier-sous-Avranches (maintenant un faubourg), chez sa grand-mère paternelle, laquelle habitait une maison autrefois propriété de l’écrivain catholique libéral (et académicien) Charles de Montalembert. Je me suis mis en quête. Appelé Sophie pour avoir les coordonnées de l’ancien directeur de Avranches FM. Il habitait, je croyais, Saint-Senier et était passionné de vie locale. Au téléphone, il a été plutôt évasif. Et m’a renvoyé vers David Nicolas l’actuel maire d’Avranches, historien, et qui a été longtemps en charge du patrimoine historique et culturel de la ville. Son numéro de téléphone ? – Je vous donne le standard de la mairie. Je préfère qu'il vous donne ses coordonnées personnelles lui-même. Ah, ça... J’ai préféré envoyer un courriel. Pouvez-vous m'aider, ou me guider vers qui, selon vous, serait susceptible de me donner des renseignements ? J’attends maintenant la réponse. Entre temps, j’ai avancé. Un peu. Dans sa biographie de Dominique Aury, Angie David écrit : La maison de sa grand-mère n'est pas à Avranches même, mais dans un petit village à côté, La Butte, dans la commune de Val-Saint-Clair. Maison ayant appartenu à Montalembert, qui domine la baie du Mont-Saint- Michel. Plutôt que « Val-Saint-Clair », c’est du Val-Saint-Père dont il s’agit (aujourd’hui également un faubourg). Et il se trouve bien là-bas un lieu appellé La Butte, d'où l'on peut voir la Baie. Reste à trouver la maison.

Lundi 4 décembre 2017. 20h40.

Wagon bondé ce matin. Hier, un (nouveau) « problème de signalisation » avait bloqué la gare Montparnasse. Les naufragés de la veille s’étaient rués sur le premier train. Je suis passé chercher la chienne tout de suite en arrivant. Je l’ai récupérée noire de boue. A croire qu’elle avait passé quatre jours à se bauger dans les mares. Elle a bien profité des copains et des galopades dans les champs, m’a dit Eléonore. Ca se voyait. J’ai pourtant essayé de vous la garder propre, a-t-elle ajouté devant mon air effaré. Les copains et les galopades l’avaient en tout cas épuisée. A la plage, où je l’avais emmenée pour une balade, elle n’a pas couru comme à son habitude. N’a pas mangé. Je l’ai étrillée sous la douche. Et elle est allée se sécher auprès du feu. S’est endormie sans demander son reste.

mardi 5 décembre 2017

Dimanche 3 décembre 2017. 22h30.

Je me repassais la soirée d’hier. Théâtre, restaurant de fin de spectacle. Nous avions été prendre un verre avant. Louise était ravie. Enthousiaste même. Et moi aussi, je l’étais de son bonheur simple de l’instant. De sa joie de vivre de gamine qui emportait ma vieille âme d’aujourd’hui. C’est ma fête, celle de mon saint patron, François-Xavier. Lorsque je pense à lui, je me retrouve il y a deux ans à Tepotzotlán, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Mexico, comme nous revenions avec Virginie, Marcus et les filles, d’un petit périple dans les villes coloniales. L’église qui porte son nom, et le couvent attenant, ont été transformés en musée d’art religieux. Il trône, mon saint, au centre des grands retables, doré dans les dorures. Baroque. Lumineux. Nous sommes au premier jour de l’Avent, puisse-t-il éclairer mon chemin. Steven est arrivé à Paris hier. Il est passé à la maison prendre un verre avant que nous allions dîner dans un bistrot, rue Decrès. Je baragouine, lui aussi. Amélie nous traduit. Nous sommes contents de nous retrouver. Et comment va Fiona ? Et Leo ? Je lui ai donné tous les livres et la documentation pour ses recherches sur Dominique Aury. Reprécisé ses rendez-vous : Angie David, Philippe Sollers, Florent Georgesco, Josyane Savigneau… Il viendra à Carolles le week-end prochain pour un Aury Tour Normand. Elle a en effet grandi à Saint-Senier-sous-Avranches. Cela tombe plutôt bien, non ?

Dimanche 3 décembre 2017. 1h40.

Levés tard. Nous avons fait quelques courses rue Daguerre. Déjeuné tard aussi. Traîné en début d’après-midi. Nous sommes passés chercher Louise (toujours à pied) rue de Chambéry. Il y a déjà un moment que j’avais pris des places pour le Tartuffe, avec Michel Bouquet, au théâtre de la Porte Saint-Martin. En l’absence de Bourgeois gentilhomme (elle avait très envie de voir la pièce), je m’étais rabattu sur ce spectacle moins évident, peut-être, pour elle. Mais, tu verras, Bouquet est un très grand acteur. Un très vieil acteur de fait. ll a quatre-vingt-douze ans. Pourvu qu’il ne meure pas en scène !, pouffait Louise. La salle était pleine. Derrière nous, un couple d’imbéciles, poussait de tonitruants soupirs, à chaque fois que Louise, à l’oreille, me chuchotait : Qui c’est lui ? – Orgon. - Et lui ? – Valère, l’amoureux de Marianne. La mise en scène, il faut le reconnaitre, était un peu confuse et le jeu des acteurs un rien… excessif. Tout était tourné vers Bouquet, porté, soutenu, et assez admirable. C’est dansTartuffe (il y jouait Damis) qu’il avait eu son premier rôle en 1944. Comment ne pas y penser ?

Vendredi 1er décembre 2017. 23h00.

J’ai déjeuné avec Josyane au Tournon. Déjeuner bienvenu après notre récent malentendu. Elle voit mon Australien mi-décembre à propos de Dominique Aury et du Femina. Nous avons parlé des Lettres de Claudel à Ysé, de celles de Sollers à Dominique Rollin, de la correspondance en général. Et de mille autres choses. Pas osé compter les années où nous nous sommes perdus de vue. C’étaient de vraies retrouvailles. Pris un café avec Karine au Select. J’y ai croisé Isabelle Gallimard, Sabine, Caroline et Raphaëlle qui m’a rassuré en deux mots à propos de mes propositions de janvier. J’entendais Amélie en Jiminy Cricket : Tu vois que tu devrais prendre des rendez-vous plus souvent ! Elle m’a rejoint à la Perle où j’étais avec Pascale. Dîner tous les deux dans un restaurant savoyard infâme de la rue Grégoire-de-Tours (notre envie de fondue –il faisait froid- nous avait ôté toute prudence). Rentrés pedibus cum jambis. Qu’est-ce que je marche depuis que je suis à Paris.

Jeudi 30 novembre 2017. 22h40.

C’était mon jour. Mon quart d’heure de célébrité puisqu’aujourd’hui, on me remettait à l’Académie française le prix Paul Verlaine pour L’herbier des rayons. Je n’étais pas le seul, certes, à être distingué. Nous nous trouvions une bonne soixantaine d’impétrants à nous partager l’ensemble du palmarès. Et parmi eux Nathacha qui recevait le prix Anna de Noailles pour son Tropique de la violence et Isabelle, le prix Amic pour Une allure folle. Litanie de louanges. On se lève, on écoute l’air modeste et compassé. Ce petit livre aussi précieux que le ciel par-dessus le toit compte trente-six jours et trente-six poèmes, du cœur de l’hiver au début du printemps. À chaque poème correspond la planche d’un herbier et le nom de la rue où la plante fut cueillie. Une suite mémorable de « petites particules de souvenirs épars »., a dit Michael Edwards. Moi qui ai tant besoin de reconnaissance, je dois l’avouer, ça m’a vraiment fait quelque chose. Tant pis pour ceux qui raillent. Au fond, je ne suis pas si désabusé. Amélie était venue me retrouver pour déjeuner à la Palette juste avant la séance. Elle aura été assise tout le temps à mes côtés. Nicole et Pascale étaient là aussi. J’étais bien entouré sous la Coupole. L’endroit était tel que je me l’étais imaginé. Sauf dans certains détails. Je ne savais pas que, maintenant, par exemple, les fauteuils des académiciens (certes en velours vert, larges et confortables) étaient des sièges à assise repliable, comme au théâtre et au cinéma. Pas non plus qu’on avait accroché de grands écrans plats sur les murs. Mon Dieu même là… La séance s’est continuée avec des discours académiques. J’ai surtout retenu celui d’Hélène Carrère d’Encausse à propos de d’Alembert, dont on allait célébrer, mi-décembre, le tricentenaire de la naissance. Rien à dire sur « l’éloge » en lui même. Mais à plusieurs reprises, Mme le secrétaire perpétuel a cité La Harpe, confrère à l’Académie de d’Alembert à l'époque. Pour en dire quoi ? Qu’il était mauvaise langue. Qu’il était ingrat et malveillant. Qu’il se répandait en propos venimeux. Pauvre cher La Harpe. J’étais à la fois content d’entrendre son nom dans ce lieu et aussi si tristement navré. Je repensais à cette phrase de Collé, son contemporain : Il faut que M. de la Harpe ait un secret particulier pour se faire plus d’ennemis qu’un autre. Ca perdure, plus de deux cents ans après sa mort, et en méconnaissance totale de sa biographie. Dommage.

Mercredi 29 novembre 2017. 23h50.

J’ai déposé la chienne à l’Arche de Léo. Elle y reste jusqu’à lundi. Et puis encore dix jours, après, au moment de notre séjour de Noël à Magagnosc. Je n’étais pas très à l'aise de la laisser, même pour peu de temps. Un petit pincement. Une inquiétude. Là-bas, elle n’est pas choyée comme chez Brigitte et Yann. Elle est « en colonie de vacances ». Et enfant, je détestais les colonies de vacances. Je suis ridicule. N’empêche, il s’est créé un tel lien de confiance entre cet animal et moi, si calmement, en silence, en solitude, que j’ai du mal à l’abandonner ainsi. J’ai passé la laisse à Eléonore, la jeune femme du chenil. La Harpe l’a suivie sans tourner la tête vers moi. Pourquoi diable voudrais-je qu’elle ait l’air de me dire au revoir ? Pourvu qu’il ne lui arrive rien. Oui, je suis bien ridicule. J'étais à Paris en fin d’après-midi. Retrouvé Amélie. Nous sommes allés à pied (belle balade !) jusqu’à la rue d’Auteuil où nous étions invités à dîner chez Lahlou, le compagnon d’Astrid. Il habite une maison au fond d’une cour d’immeuble, au bout d’un minuscule jardin protégé par une grille. Il a tout dessiné, aménagé lui-même, de manière très contemporaine, les niveaux, les volumes. Un feu crépitait dans la cheminée. Très jolie soirée. Il y avait là Isabelle (que j’allais revoir le lendemain à la distribution des prix à l’Académie) et Paul, « chasseur de têtes », à un haut niveau de recrutement, si j’ai bien compris, drôle et bavard. Astrid m’avait demandé d’apporter pour Lahlou un livre de cœur. Grâce à Amélie qui avait fait le siège d’un libraire d’occasion, j’avais pu lui dégotter une édition de Mort, où est ta victoire ? de Daniel-Rops. Le juste et l’injuste, le mal que l’on nous fait et celui qu’on croit avoir le droit de rendre, que l’on rend, le péché, les salissures de l’âme, et puis l’apaisement, l’absolue confiance. Comme j’ai aimé ce livre. Comme je l’ai lu et relu.

Mardi 28 novembre 2017. 11h30.

Il reste une seule fleur d’hortensia. Toute bleue, à peine grignotée de fanure. Toute droite dans le massif roussi.

Lundi 27 novembre 2017. 20h40.

J’ai envoyé pour le Monde un petit texte sur Une jeunesse de Marcel Proust d’Evelyne Bloch-Dano. Une enquête littéraire toute sensible autour du fameux Questionnaire, qui était en fait une espèce de « jeu de la vérité » de salon, auquel l’écrivain, à seize ans, s’était prêté sur l’insistance de son amie Antoinette Faure (la fille de Félix, qui sera ce président de la République mort d’épectase à l’Elysée). Proust n’a pas été le seul à écrire dans ce cahier de « confessions ». Evelyne Bloch-Dano s’est intéressée à tous les autres participants, jeunes filles et (quelques) jeunes gens de la bonne société d’alors. Petite marelle de la Recherche. Je vais offrir le livre à Jean-Pascal. Ce sera, je crois, mon dernier papier de l’année. Il n’y a pas de place (sauf miracle) pour le dernier volume de la Correspondance de Balzac en Pléiade. Il n’y en plus pour ce qui reste de mes propositions de rentrée. Allez, nous sommes déjà en 2018.

lundi 27 novembre 2017

Dimanche 26 novembre 2017. 19h50.

J’avais entrepris de changer les appliques électriques du koetsch et de la resserre. Il était temps d’ailleurs. Au démontage, j’ai découvert que les gaines des fils d’alimentation avaient commencé à fondre avec la chaleur des ampoules. Il a fallu tout raccourcir, poser des dominos. Evidemment, après, les nouvelles ne s’adaptaient plus. Aucune envie de sortir la perceuse. J’ai tout installé de guingois. Je suis décidemment un piètre bricoleur. Vent glacé à la gare et rafales de pluie. Ces trois jours, Amélie sera passée entre les gouttes.

Samedi 25 novembre 2017. 17h10.

L’éclaircie tient. Les averses promises restent à distance. On les voit s’abattre sur la côte bretonne et Cancale, mais ici le ciel reste dégagé. J’ai cuit les filets de vives au gril. Juste marqués et arrosés d’un beurre maître d’hôtel. Amélie avait poêlé des fenouils. Pas mal.

Vendredi 24 novembre 2017. 23h50.

J’ai acheté des vives au marché. Ce poisson sur lequel il ne fait pas bon marcher quand il s’enfouit dans le sable de la marée basse. Il possède en effet pour se défendre une épine dorsale venimeuse. Sa piqûre est, dit-on, effroyablement douloureuse. A l’étal, pour la vente, les dangereux aiguillons, sont enlevés. Je vous les prépare en filets, m’a dit Mme Deshayes. Je suis reparti avec mes vives comme c’était du fugu. Nous avons profité d’une éclaircie dans l’après–midi. Nous sommes allés à la Croix-Paquerey, puis nous avons rejoint la plage par la côte des Biaux. Il y a là-haut, au bout d’un sentier, une villa XIXe comme cachée dans la broussaille. Séparé de l’habitation, un grand atelier d’artiste. Personne. Il règne dans ce lieu comme une paix inquiète. Je crois que je n’avais jamais vu cette maison. L’entrée principale doit se faire par un des chemins qui partent de la route de la plage. Dîner chez Brigitte et Yann. Ils partent pour un mois à la Réunion. Et nous confient leurs clés.

Jeudi 23 novembre 2017. 22h00.

La pluie a accueilli Amélie à la gare. La chienne trempée, mais enfiévrée des retrouvailles, lui a cochonné le manteau avec ses pattes boueuses. Nous n’attendons pas du beau temps pour les jours qui viennent.

Jeudi 23 novembre 2017. 15h30.

M. Mitaillé a nettoyé le jardin. J’ai planté les symphorines et les lavatères. Le ciel est resté chargé de nuages. Lourd d’humidité. En attente. J’ai reçu le courrier d’appel à candidature pour le prix Hennessy du journalisme littéraire. Hum. Depuis combien d’années déjà, je me dis que c’est la dernière fois ?

Mercredi 22 novembre 2017. 23h20.

J’ai attendu le jardinier toute la matinée. J’ai fini par l’appeler. Là il m’a expliqué penaud : Je vous avais dit « peut-être ». Il m’a juré de passer demain. J’ai repensé à Isidore Boullu, le marbrier des Bijoux de la Castafiore qui promet toujours de venir remplacer cette fichue marche de l’escalier de Moulinsart sur laquelle le capitaine Haddock s’est cassé la figure, mais qui ne se déplace jamais. J'ai dû terminer une pierre tombale : c'était urgent... Je râle. Aujourd’hui il fait grand soleil et demain il va tomber des cordes si j’en crois les prévisions météo. J’ai été acheter des bruyères chez Hue pour les jardinières de la fenêtre, coupé les plus envahissantes des branches du Cecil Brunner. Je dois encore, avant l’hiver, attacher, guider, les rosiers grimpants et traiter tous les autres à la bouillie bordelaise. Michel Bernard m’a écrit. Nous avons une correspondance qui se met doucement en place depuis un an maintenant. Il y a quelques semaines, il m’avait envoyé une carte postale dont je reste encore profondément troublé. Elle représentait un paysage d’automne auquel je n’avais pas vraiment prêté attention. En commençant à lire, j’ai repéré la petite légende : Senlis. Vue du Cours Pasteur et, du coup, j’ai regardé à nouveau la photo. Derrière les tilleuls et les marronniers dont déjà beaucoup de feuilles jonchent le sol, on aperçoit le porche et un peu de la façade de la grosse bâtisse XVIIIe où habitait Mme Bouvier et dont les concierges, M. et Mme Descroix me gardaient le soir au retour de l’école. Quelle émotion. Moi qui dit sans cesse que je ne me souviens de rien, je sais bien que mon enfance, toute mon enfance est restée à l’abri derrière les hauts murs, là bas. Il y avait un jardin, un parc, un potager. Mme Bouvier qui m’avait pris en affection me me faisait feuilleter, en guise de livre d’images, les planches de L’Encyclopédie. Il ne se trouve guère de jours où je ne pense pas à tout cela. Je m’étais dit que je contacterais les propriétaires. Je connais leur nom : M. et Mme Hermand. Et il me semble bien qu’il existe un Jean-Philippe Hermand qui avait été, un temps, mon condisciple. Mais je n’ose pas. Je ne crois pas que j’oserais. Notre petite maison se trouvait juste à côté, séparée par le Vieux-chemin-de-pont qui descend vers Villevert. On ne la voit pas ici. Je la devine. Elle est là. Michel Bernard m’explique dans sa lettre d’aujourd’hui qu’il avait acheté la carte il y a cinq ou six ans à Senlis. Elle lui plaisait. Il l’avait conservée. Lui aussi est troublé. Quelle chance, dit-il, qu’elle ait trouvé son destinataire entre tous. J’ai enfin eu des nouvelles de Josyane, un peu contrariée que j’ai pu laisser entendre qu’elle n’avait pas répondu à mes messages. Elle l’avait fait (elle m’en renvoyait même une copie) et je n’avais pourtant rien reçu. En fait, il s’agissait d’une histoire d’adresse courriel incomplète. Fin du malentendu. Merci à elle. Nous déjeunons ensemble début décembre et elle veut bien voir mon Australien. Relu (d’une traite) le petit recueil des poèmes de Katherine Mansfield (Villa Pauline et autres poèmes, traduits par Philippe Blanchon, à La Nerthe). Dehors dans le jardin/ Dehors dans le noir venteux, berçant,/ Sous les arbres et sous les lits de fleurs,/ sur l’herbe et sous la bordure des haies,/ Quelqu’un balaie, balaie,/ Un quelconque vieux jardinier./ Dehors dans le noir venteux, berçant,/ Quelqu’un secrètement remet de l’ordre,/ Quelqu’un se glisse, se glisse.

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